Origines historiques du mécénat
Après avoir mis en évidence le retard de la France en termes de mécénat, nous constatons aujourd’hui un regain d’intérêt de cette pratique par les entreprises françaises. Un retour aux origines historiques paraît intéressant pour comprendre la pratique actuelle du mécénat en France.
Le terme de mécénat en lui-même vient de Mécène (ou Caius Cilnius Maecenas), Ministre conseiller de l’empereur Auguste, célèbre chevalier romain qui, grâce à une éducation soignée en Grèce, développa le goût pour les Arts et les Lettres et prit sous sa protection de grands artistes et Lettrés tels Horace et Virgile. Le terme de mécène reste depuis attaché à son action.
La pratique du mécénat apparaît véritablement lors de la Renaissance, au XVIe siècle et s’est tout particulièrement développée en Italie, où les arts dépassent la stricte sphère religieuse pour s’épanouir davantage dans celle du profane au sein des palais florentins et milanais, et des opéras génois ou vénitiens. La grande noblesse pontificale et les familles princières souveraines rivalisent de commandes auprès des artistes. La pratique du mécénat est alors le fruit de la volonté des marchands, banquiers et hommes d’Etat dont la famille des Médicis demeure encore aujourd’hui l’illustration incontestée.
Le mécénat tel qu’il est mis en oeuvre aujourd’hui au sein des entreprises résulte en grande partie de ses origines historiques. Il s’agit en effet, de distinguer le mécénat européen, jadis profondément inséré dans la sphère publique, dominé par l’Etat avec une influence profonde des religions, le mécénat américain, de source privée, se développa dans un pays de construction libérale. Il existe donc un écart prononcé entre la pratique du mécénat en Europe et dans les pays Anglo-Saxons.
Bien qu’en Italie, ce soit essentiellement les banquiers, marchands et hommes d’état qui sont à la source des financements, il n’en reste pas moins que ces derniers font partie des familles souveraines ou de noblesse pontificale. Dans les esprits, le mécénat est donc lié à l’Etat ou à une structure politique forte.
En Espagne, le mécénat est également le ressort de la sphère publique: si l’on remonte aux Rois Catholiques et à l’alliance entre la Monarchie et l’Eglise, puis en 1492, à la chute de Grenade et l’érection de l’Inquisition, on comprend pourquoi l’art espagnol se consacre presque exclusivement aux sujets religieux. Les principaux mécènes sont en effet l’Eglise et la Couronne.
Quant à la France, nous pouvons dater la prédominance de la sphère publique sur la sphère privée en matière de mécénat au XVIIème siècle. La fameuse anecdote de la disgrâce de Nicolas Fouquet par le Roi Soleil, permet de situer le début de cette tendance. Nicolas Fouquet amateur d’art et mécène privé, quelque peu concurrent du Roi, fut brutalement mis à l’écart par Louis XIV en 1661 notamment suite à la grandeur et à la finesse de la fête qu’il célébra dans son château de Vaux-le-Vicomte. Cela suscita la jalousie du jeune Monarque. Le Roi Soleil aimait beaucoup les arts, il a donc mobilisé de nombreuses ressources financières du royaume pour engager des artistes majeurs pour la décoration de palais civils comme celui de Versailles ou militaires comme les Invalides. Sans faire disparaître le mécénat privé, ces événements ont participé à la constitution d’un mécénat d’Etat et à la centralisation de l’art qui ne fit que s’amplifier sous Révolution puis l’Empire (avec la création du musée du Louvre) et dont nous ressentons encore aujourd’hui les effets.
Il apparaît donc deux traits majeurs du mécénat en Europe: d’une part, il s’agit de souligner que, si la pratique du mécénat provient de familles prestigieuses, il faut rappeler que lors de la Renaissance les familles constituaient encore en elles-mêmes la structure de la force économique et politique. La famille Fugger, par exemple, grande famille de marchands qui domina la finance européenne à la fin Moyen-Âge et pendant la Renaissance du Saint-Empire germanique, fut mécène du fameux peintre et graveur Albrecht Dürer. La frontière était donc floue entre famille mécène et entreprise. D’autre part il convient de souligner la domination du mécénat étatique et public. Ce deuxième trait majeur du mécénat européen explique en partie le retard de l’Europe en matière de mécénat d’entreprise.
En Angleterre pourtant, l’approche du mécénat est bien différente : de remarquables initiatives privées se développèrent. L’Etat Monarchique à la différence de la République française ne nourrissait pas d’ambition culturelle ou éducative. Il se consacre à ses missions premières : rendre la justice, défendre le pays, élargir l’Empire. L’Art et l’Education sont alors du ressort de la sphère privée. Rappelons par exemple en 1683 les collections scientifiques de Elias Ashmole accueillies par l’Université d’Oxford qui permet la création du premier musée d’Europe, ou encore le marquis d’Hertford qui détenait l’une des plus abondantes et prestigieuses collections d’art privées.
Mais cette approche du mécénat voit toute son ampleur aux États-Unis. Pourquoi ? Cela tiendrait pour partie à la culture d’enrichissement de ce pays. En effet, il se produisit dans un état d’esprit de capitalisme protestant au sens de Max Weber, c'est-à-dire un capitalisme marqué par l’éthique de Luther et de Calvin : la réussite dans la recherche des richesses est un témoignage du contentement de Dieu. Ainsi ceux qui faisaient fortune consacraient des parts entières de leurs biens pour contribuer au développement du pays qui les avait accueillis et qui leur avait permis de s’enrichir. On peut ainsi mentionner parmi les mécènes industriels Andrew Carnegie fondateur de la société Carnegie Steel. Sa fortune est essentiellement liée à sa capacité de produire en grande quantité et à bas prix des rails de chemin de fer, dont la demande était forte à cette époque. Mais on se souvient surtout de lui en tant que bienfaiteur mécène. À sa mort, il avait laissé plus de 350 millions de dollars à diverses fondations, et 30 millions supplémentaires furent légués à diverses œuvres de charité.
Cette approche du mécénat en tant qu’initiative privée, s’exprime donc dans toute son ampleur aux États-Unis et constitue aujourd’hui le plus puissant courant de mécénat qui donnera naissance au mécénat d’entreprise tel que nous l’appréhendons aujourd’hui.
Ragni Dang - GREDEG/ADMEO
Université de Nice Sophia-Antipolis

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