Les délocalisations : une perspective historique
Le large mouvement médiatique face au phénomène des délocalisations, nécessite une prise de recul historique et géopolitique. Plutôt qu’un phénomène franco-français, il faut penser les délocalisations comme une dynamique d’un mouvement plus large, celui de l’organisation de la production à l’échelle mondiale.
Une première précaution consisterait à dresser un état des lieux chiffré du problème. A ce propos, les seules études semblent plutôt en démentir l’importance réelle. Cependant, cette relativisation comptable se heurte, d’une part à des difficultés de comptabilisation et d’autre part, ne saurait faire oublier les nombreux témoignages et exemples qui confortent l’idée d’une accélération de ce phénomène.
Une deuxième précaution conduit à envisager l’aspect réellement nouveau de ce qui n’est finalement qu’un approfondissement de la division internationale du travail. Depuis le 18ème siècle, un assez large consensus s’est fait parmi les économistes pour juger que l’extension d’un marché, au niveau de l’échange comme de la spécialisation du travail, était globalement bénéfique à chaque partenaire. C’est sur cette base que les pays en voie de développement ont été fortement incités à s’insérer dans le commerce mondial en vue de leur croissance économique. Dans une large mesure cependant, cette extension des marchés s’est faite de manière relativement inégalitaire, conduisant plutôt à une exploitation des ressources primaires à bas prix, en échange de produits à forte valeur ajoutée.
La nouveauté est aujourd’hui largement mise en avant : les pays émergents sont désormais capables d’assurer des productions qualifiées à l’aide d’une main d’œuvre compétente, remettant en cause l’idée d’une spécialisation laissant la part belle aux pays industrialisés. La perspective d’une concurrence intégrale, sans avantage en terme de compétence, tout en subissant un fort désavantage de coût, semble soudain insupportable à des pays longtemps fervents partisans du processus d’ouverture des marchés.
Ces peurs, légitimes en terme d’intérêt particulier, naissent d’une focalisation sur le court terme à propos de ce redécoupage de la division internationale du travail. La prise de parts de marché et la montée en gamme des industries des pays émergents s’inscrivent dans un processus de rattrapage économique, dont on peut raisonnablement penser qu’il conduira au développement global de ces pays. La croissance économique nourrirait alors deux évolutions profitables à tous. D’une part, une consommation plus dynamique se ferait jour, en partie orientée vers les biens et services produits par les pays industrialisés. D’autre part, la redistribution des fruits de la croissance contribuerait à gommer les écarts salariaux, l’enrichissement d’un pays coïncidant historiquement avec l’augmentation des salaires et le développement des droits sociaux. Si ce processus de rattrapage s’opère, l’intérêt commun est restauré à moyen terme puisque tous les pays profiteraient d’une activité économique renforcée entre pays homogènes et enrichis. L’exemple en Europe de pays comme l’Espagne ou l’Irlande est notamment cité pour témoigner de la réussite à moyen terme de ces politiques de rattrapage.
De plus, le fait que les délocalisations touchent aujourd’hui des secteurs plus qualifiés n’enlève rien à l’importance de considérer la balance globale de cette mondialisation de la production, en terme d’emplois et de contenu de ces emplois.
Plus généralement, la méfiance à l’égard de la recomposition du paysage économique peut se lire comme une divergence entre deux visions de l’activité économique : celle qui l’envisage comme une composante essentielle d’un espace national politique, et celle qui l’appréhende en terme d’opportunités individuelles, indépendantes de leur appartenance nationale. Si l’économie est un marché, où chacun exploite ses capacités, alors l’extension de ce marché et les opportunités qu’offre une concurrence accrue sont bénéfiques et doivent être acceptées. Si cette activité économique est le ciment d’un pacte social entre individus d’un Etat, celui-ci se doit de borner son extension à la conservation de ce pacte, éventuellement au détriment de son dynamisme. Le débat est alors politique, et doit être mené comme tel, et non au travers d’arguments économiques infondés et manipulés.
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