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[Interview] Arts martiaux et gestion de crise : "L’apprentissage de l’inconfort et de l’angle d’attaque est un atout précieux" Y. Pinardi

Les arts martiaux peuvent vous aider à sortir d'une situation de crise dans l'entreprise. C'est ce que nous explique Yann Pinardi, dirigeant d'une société de conseil en gestion et management stratégique et féru de karaté, qui a décidé d'intégrer sa pratique dans ses missions d'accompagnement et sessions de formation des managers et chefs d'entreprise.

[Interview] Arts martiaux et gestion de crise :
Yann Pinardi, directeur de Magesco, une société de conseil en gestion et management stratégique dans la région Rhône-Alpes et karatéka assidu

Faire face à une relation conflictuelle, résoudre un problème, appréhender une crise, gérer le stress et l’inconfort, développer sa capacité d’adaptation, savoir poser des limites, clarifier son discours, développer l’observation, gérer l’échec, les vertus de la pratique des arts martiaux sont nombreuses. Et devraient être une source d’inspiration pour les managers et chefs d’entreprise. C’est ce que pense Yann Pinardi, directeur de Magesco, une société de conseil en gestion et management stratégique dans la région Rhône-Alpes et karatéka assidu, qui, ayant constaté les bienfaits de cette pratique, tant dans sa vie personnelle que professionnelle, intègre désormais les notions et mouvements des arts martiaux dans ses accompagnements et sessions de formation.

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En quoi la pratique des arts martiaux vous a-t-elle été utile professionnellement ?

Yann Pinardi (Y. Pinardi) : L’art martial se définit comme un art de guerre initialement. Or, depuis longtemps, cette vocation n’est plus d’actualité, fort heureusement. Par contre, il reste un esprit de l’art martial qui m’a aidé à améliorer ma posture professionnelle et personnelle, les deux étant liées.

J’ai appris à relativiser en entrevoyant d’autres possibilités à une résolution de problème au lieu de m’enfermer dans une vision unique. En art martial, l’adaptation dans un combat est indispensable pour se sortir d’une situation complexe. Or, à une problématique donnée, plusieurs solutions sont envisageables pour peu qu’on puisse prendre du recul.

« Une carte précieuse que je peux utiliser avec mes clients »

En cas de relation conflictuelle, j’ai aussi compris que le combat n’était pas la seule solution. Comme le dit un proverbe japonais, « lorsque deux tigres entrent en lutte, l’un sort mort et l’autre blessé ». Cet esprit de paix se retrouve dans le karaté, malgré la croyance populaire, mais également dans le Qi Gong. Pour ma part, je suis adepte de la communication non violente, et l’art martial m’a permis de réaliser que l’expression brutale n’est pas une solution des plus pertinentes. Dans mon rôle de coach, c’est une carte précieuse que je peux utiliser avec mes clients pour les aider à canaliser leur émotion et en faire une force efficace.

Physiquement, l’art martial aide à respirer, indispensable pour se centrer et s’ancrer en période de stress. Il joue avec la circulation énergétique également. Cet esprit rejoint la méditation en pleine conscience mais également la maîtrise de ses émotions au travers d’un calme qui est un atout majeur dans ma vie professionnelle.

Quelle est votre relation avec les arts martiaux aujourd’hui ?

Y. PInardi. : La progression est le maître mot, incontestablement. Je crois que j’ai engagé un chemin qui m’amènera jusqu’à … la fin. Je vis donc chaque cours comme un apprentissage et comme une progression sur moi-même par une remise en question constante.

Actuellement je pratique 3 heures d’entrainement par semaine sur du karaté « traditionnel » et du karaté défense. Les deux sont complémentaires et très différents. Mais j’apprends à me consolider et à maitriser mieux chaque fois mon mental et mon corps surtout avec le compteur de l’âge qui défile.

« Des sources d’apprentissages et de limites à accepter et à repousser »

Les arts martiaux m’aident aussi à l’humilité. A la base je ne suis pas vraiment « doué ». Aussi le parcours est fait d’étapes parfois difficiles à atteindre et rarement définitivement acquises… Ces étapes sont ponctuées de « réussites » mais aussi de découragements qui sont des sources d’apprentissages et de limites à accepter et à repousser…

Régulièrement, je participe à des stages avec des experts, des ceintures rouges [NDLR : le plus haut grade au karaté] dont la vie a été imprégnée par leur pratique. Je m’enrichis énormément à leur contact, car ils m’apportent une vision de sagesse qui est un vrai cadeau.

« Les stagiaires sont finalement demandeurs de ces exercices »

Du coup, je me suis lancé dans un challenge personnel en créant des formations s’inspirant des arts martiaux. Je voulais en fait développer des formations dynamiques qui amènent le stagiaire non initié à l’art martial à prendre des notions tirées de cet art pour son propre développement. L’année dernière un groupe test nous a validé l’intérêt de cette alternance de cours techniques (gestion des émotions, de communication ou de management) et de mouvements de self defense, formation coanimée avec un professeur de karaté. Je m’aperçois en effet que ce qui me stimule et fait désormais partie de moi me pousse à l’utiliser dans les accompagnements et les formations que je donne. C’est euphorisant de constater à quel point les stagiaires sont finalement demandeurs de ces exercices ou démonstrations dynamiques !

Ces dernières années ont été marquées par la pandémie de Covid-19 et une crise économique sans précédent pour les entreprises. En quoi les enseignements issus des arts martiaux peuvent-ils aider les entrepreneurs à affronter l’imprévu ?

Y. PInardi. : J’ai en tête le bajutsu, que je ne pratique pas, qui met en lien le tir à l’arc et équitation. On n’imagine pas la confiance en soi qu’il faut pour parvenir à cibler tout en communiquant avec son cheval et en intégrant les paramètres de son environnement. Je pense que l’art martial aide fortement à cette confiance en soi car il nous confronte à nous-même et nous incite à ce travail en profondeur pour parvenir à ressortir nos ressources internes.

« L’environnement tranquille n’existe pas vraiment »

L’art martial nous aide à jouer avec nos ressources et faisant preuve de stratégie. Les partenaires ont tous des gabarits et des atouts différents. Avoir une stratégie unique en travail à deux est impossible. L’entrepreneur est lui aussi confronté à des stratégies qu’il doit affiner constamment.

L’environnement tranquille n’existe pas vraiment à mon avis. Au cours de ses 15 dernières années, j’ai accompagné pas loin de 600 chefs d’entreprise. La pandémie a été une difficulté de taille mais elle s’inscrit dans une société en mouvement constant et très accéléré par les technologies modernes. La gestion des générations, l’inflation, la guerre en Ukraine… chaque fois, il y a matière à se dire que le pire est là. L’apprentissage de l’inconfort et de l’angle d’attaque, au sens figuré et littéral, est un atout précieux pour gérer une crise pour ne pas se laisser submerger par les émotions mais pour garder une prise de recul indispensable à la réussite.

Qui dit « arts martiaux » dit self-control ! Dans la vie de l’entreprise comment ce sport aide à gérer les conflits ou rapports de force ?

Y. PInardi. : L’agression incite souvent à une réponse instantanée. Or il est possible de ne pas rentrer dans le triangle vicieux du martyr-bourreau-sauveur. Entrer en conflit est toujours un risque de perdre (la vie dans un combat réel).

L’art martial permet d’acquérir des réflexes de non combat. Par exemple, en self défense, nous apprenons que la fuite est souvent la meilleure solution.

« L’art martial permet d’acquérir des réflexes de non combat »

L’égo nous pousse régulièrement à la confrontation. Or, s’il est indispensable à notre épanouissement personnel, cet égo est aussi un très mauvais allié lorsqu’il prend le dessus dans un conflit.

L’art martial replace l’égo au bon niveau. Ni trop, ni trop peu. Nous apprenons à poser une limite,(« Tu ne rentres pas dans cette zone »), mais il nous aide aussi à la réflexion globale pour vérifier si entrer en conflit est vertueux…

Physiquement, la respiration et la circulation d’énergie est une des clefs fondamentales pour gérer le conflit et l’émotion souvent exacerbée par la relation complexe.

Quels sont, selon vous, les prérequis nécessaires pour tirer le maximum de bénéfices de la pratique des arts martiaux ?

Y. PInardi. : Premièrement, il faut savoir que l’art martial tout comme la gestion des émotions et la posture n’est bénéfique que dans la mesure où il y a une implication personnelle et une remise en question. La base pour progresser, à mon avis, c’est d’admettre que nous avons un axe de progression. L’égo est fort et nous incite à chercher des circonstances atténuantes, mais si nous acceptons que nous sommes responsables de notre chemin alors nous pouvons chercher ce qui nous ouvre à la progression.

« Une implication personnelle et une remise en question »

Ensuite la lecture d’ouvrages sur la thématique permet de développer un esprit d’analyse sur soi. J’ai particulièrement apprécié l’ouvrage « La vie est un dojo » d’Areski OUZROUT qui est expert fédéral et 7ième Dan de karaté. J’y ai puisé une multitude de conseils pour pratiquer des exercices physiques et psychologiques.

Les formations peuvent aussi être un bel axe de travail, en particulier celles liées à la communication non violente, la pleine conscience ou sur la stratégie par exemple. Il me semble que l’accompagnement et l’ouverture aux autres sont d’une manière ou d’une autre indispensables pour progresser. Je conseillerais donc, pour ceux qui veulent pratiquer un art martial, de bien choisir son club avec un enseignant qui correspond à ses valeurs.

« L’accompagnement et l’ouverture aux autres (…) indispensables pour progresser »

Enfin quand l’individu progresse et s’instruit, alors la vie professionnelle est nourrie pour donner vie à une foule d’améliorations.

Il n’y a pas besoin d’être pratiquant d’art martial pour s’inspirer des disciplines d’autrui et évoluer. J’ai la chance d’avoir un professeur de karaté qui va chercher du pluridisciplinaire avec des cours orientés sur des notions de points vitaux, de langage corporel, d’analyse de l’interne/externe.

Enfin, comment un entrepreneur peut-il appliquer concrètement vos conseils dans sa vie professionnelle ?

Je pense que chacun s’imprègne à sa façon des conseils donnés, que ce soit dans le cadre d’une formation ou dans un accompagnement en coaching.

Dans la pratique, il s’agit de mettre en place des plans d’action simples pour travailler et pratiquer un aspect retenu de l’échange.

« Mettre en place des plans d’action simples pour travailler »

Concrètement, les thèmes abordés peuvent être nombreux ! Il s’agit de gérer des conflits internes, de développer sa capacité d’adaptation au changement, de savoir poser ses limites, de clarifier ce que nous émettons ou de comprendre ce que l’autre ne dit pas, de gérer ses émotions pour ne pas regretter de s’être laisser emporter, de définir une stratégie efficace, de se poser des marqueurs d’objectifs intermédiaires, de développer l’observation face aux risques émergents, de respecter ses propres limites, de gérer « l’échec »

« Dans le cadre d’une formation ou dans un accompagnement en coaching »

Par exemple, si j’ai tendance à m’emballer et à lâcher des pics quand je me sens agressé, je peux mettre en place une technique de respiration profonde dans des situations « gérables » et anodines pour commencer, avant de me lancer dans une confrontation sur un sujet plus sensible. Je peux aussi ne pas parler et simplement pratiquer l’écoute empathique en cherchant à comprendre ce qui me fait me sentir agressé… Autre application, dans une situation de stress, je peux essayer de sortir d’une vision étriquée (appelée vision tunnel en art martial) pour chercher si d’autres solutions ne sont pas envisageables par exemple, en pratiquant la dissociation.

Je pourrai presque écrire des pages sur le sujet tant les exemples applicatifs sont nombreux !

La barrière personnelle/professionnelle est très fine et perméable. Je suis adepte de travailler ce que je suis personnellement pour être en amélioration sur ma posture professionnelle.

Propos recueillis par Sandy Allebe

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