Interview

Christian Saint-Étienne, économiste et analyste politique

Malgré une année 2011 qu'il redoute difficile, l'économiste estime qu'il reste possible de relancer la croissance des PME françaises. À condition de mener une réforme fiscale et de changer les seuils sociaux.
 

Christian Saint-Étienne, économiste et analyste politique

Que doivent attendre les PME françaises de cette année 2011 ?

La crise financière internationale n’est pas terminée: les causes qui en sont à l’origine perdurent, avec à la fois la création massive de liquidités et de dettes publiques. Il y a aussi le problème des taux de change, avec notamment le refus des Chinois de réévaluer le yuan. Dans ce contexte agité, il faut également prendre en compte que la France va certainement devoir resserrer son déficit public. Au final, il sera difficile d’atteindre pour 2011 une croissance nettement supérieure à 1%.

Comment alors relancer la croissance des PME ?

C’est tout l’enjeu de la réforme fiscale qui va être discutée au début 2011 et qui sera au cœur de la présidentielle de 2012. Si on fait des comparaisons internationales, l’origine des problèmes français actuels, c’est qu’il nous manque trois millions d’emplois productifs à population donnée! Or, on observe sur les trente dernières années que les seules entreprises qui globalement pourraient créer de l’emploi sont celles de moins de 200 personnes. La France peut donc retrouver la croissance si on fait en sorte que les boîtes de 30, 40 ou 50 salariés aient les moyens et l’envie de passer à 100 ou 150 collaborateurs.

Comment insuffler cette envie ?

Cela passe par plusieurs leviers, à commencer par une réforme fiscale significative. Je pense d’abord à l’introduction dans l’impôt sur les sociétés d’un abattement de 15 % sur les bénéfices mis en réserve, qui pourrait s’appliquer sur le premier million d’euros mis en réserve. Cela permettrait aux PME de reconstituer leurs fonds propres et de créer des emplois productifs. Il faudra également régler le problème de l’ISF.

En quoi l’impôt sur la fortune nuit-il à la croissance des PME ?

Cet impôt ne touche pas l’outil de travail certes, mais il pèse sur le développement de PME qui se basent sur un capitalisme familial touché par cet impôt. Sur ce plan, on a besoin d’une réforme significative qui pourrait passer par une suppression de l’ISF, ou au moins par un abattement de 50 à 75 % sur la fiscalité des actions non cotées. Je remarque que l’on a sorti de l’ISF les objets d’art : c’est tout de même moins vital pour l’avenir du pays que le capital des PME ! Ces mesures peuvent redonner aux entreprises familiales des capacités de développement appuyées sur un financement sain.

Sur l’organisation des entreprises elles-mêmes, que préconisez-vous ?

Le passage du seuil des 50 salariés déclenche des complications pour les entreprises françaises, notamment parce qu’il oblige à créer un comité d’entreprise et que ce processus pèse sur les dirigeants. Cette obligation devrait être repoussée au franchissement du cap des 100 salariés. Pourquoi ? Parce qu’on observe qu’il y a trois seuils de croissance pour les PME : celui des 30 salariés, puis celui des 70 et enfin celui des 100. Or, on note, si on regarde une période de 30 ans, qu’il y a deux fois moins d’entreprises françaises que d’entreprises allemandes qui franchissent le cap des 70 salariés. Tout simplement parce que le cap des 50, avec les obligations qu’il entraîne, est vécu comme une marche difficile à franchir.

Une telle initiative contribuerait à décaler l’arrivée des syndicats au sein des PME…

Il est clair que la peur du syndicat liée à la création du comité d’entreprise est présente. Mais, si on veut que nos PME grandissent, il faut peut-être demander aux chefs d’entreprises eux-mêmes quels sont les freins qui les empêchent de croître. Cela, j’en ai parlé avec des centaines de dirigeants et la conclusion est la même. Alors, que faire ? Leur rétorquer «mais pourtant, les syndicats c’est très bien !» ? Il faut plutôt trouver une solution et décaler les choses dans la vie de l’entreprise. Je reste favorable cependant à des syndicats forts et puissants, à condition qu’ils soient responsables, comme en Allemagne. Mais il se trouve qu’en France, ils sont plus dans l’action politique que dans la représentation du personnel. Et c’est ce que ressentent les chefs d’entreprise.

Quid du dialogue social dans les PME alors ?

Il ne faut pas remettre en cause le principe des délégués du personnel, mis en œuvre à partir de dix salariés. Et il faut aussi penser à d’autres dispositifs : on observe par exemple que les chefs d’entreprise n’expliquent pas assez leur action et la façon dont ils la mettent en œuvre à leurs salariés. Si on repousse le déclenchement du comité d’entreprise du seuil des 50 salariés à celui de 100, je préconise la création de «comités stratégiques d’entreprises» qui verraient les dirigeants tenus, une ou deux fois par an, de venir expliquer leur stratégie à leurs collaborateurs. Ce type de réunion ne donnerait pas lieu à un vote, mais permettrait d’informer, d’aider les salariés à mieux comprendre les enjeux de l’entreprise et du son dirigeant. Et le dialogue serait possible.

L’innovation reste une faiblesse des PME françaises. Comment la stimuler ?

Le constat, c’est que les PME françaises souffrent d’une rentabilité inférieure à leurs homologues allemandes, anglaises ou américaines. Et lorsque l’on est en mode survie, lorsque l’on ne gagne pas d’argent, on ne fait évidemment pas autant d’innovation qu’on le voudrait. L’enjeu est donc de reconstituer la capacité d’investir des entreprises, en misant à la fois sur la profitabilité et l’augmentation des fonds propres. Dans ce cadre, je suis favorable à la TVA sociale, qui fait basculer une partie des charges salariales vers un financement par la TVA ou une éventuelle cotisation sur le chiffre d’affaires. Il y aurait tout intérêt à basculer le financement sur une base plus large, qui pourrait prendre en compte les importations. Il y a également un bon levier offert par le Crédit impôt recherche, même s’il a fait l’objet d’un petit resserrement dans la loi de finances 2011.

Propos recueillis par Sébastien Payonne
Le Journal des Entreprises

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