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[Dossier 1/4] Entrepreneuriat féminin : « la société et ses codes nous brident »

Les femmes entreprennent moins que les hommes en France. Pourquoi ? Voici quelques pistes de réflexion éclairées par deux expertes en entrepreneuriat féminin.

Les femmes représentent environ 36% des entrepreneurs français. Un pourcentage bien loin de l’égalité des sexes. Et cette pénurie de femmes chefs d’entreprise ne se limite pas aux frontières françaises. L’étude Global women entrepreneur leaders Scorecard menée en 2015 dévoile que dans 70% des 31 pays étudiés* les femmes ont moitié moins de chances que les hommes de diriger une entreprise et de créer des emplois. Une inégalité qui s’explique par des facteurs sociaux, géographiques et financiers.

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« Dans les mœurs, c’est encore à la femme de s’occuper de l’éducation des enfants »

Nombreuses sont les idées reçues en matière d’entrepreneuriat féminin. Pour preuve, un reportage publié par le magazine économique Capital le 29 août 2017 sur la création d’entreprise. Sur la photo d’illustration 11 chefs d’entreprise masculins prennent la pose en chemise blanche. La réaction des femmes entrepreneurs, qui ont reconstitué cette scène, a entrainé un buzz sur les réseaux sociaux. Selon elles, ce manque de mixité affiché par les médias participerait au stéréotype le plus répandu : le milieu de l’entrepreneuriat français est exclusivement masculin. Or, les chiffres du gouvernement prouvent qu’il y a une véritable envie d’entreprendre chez les femmes : 20% des Françaises souhaitent monter leur entreprise. Le même pourcentage que pour les hommes.

En plus de ces clichés, la femme entrepreneur doit aussi faire face à la pression sociale. C’est la théorie de Séverine Le Loarne, professeur à Grenoble École de Management et titulaire de la Chaire FERE (Femme et Renouveau Economique) : « dans les mœurs, c’est encore à la femme de s’occuper en priorité de l’éducation des enfants. Or, il est très difficile de concilier sa vie de maman, sa vie privée et de faire fructifier son entreprise. » Un avis partagé avec Béryl Bès, créatrice du premier réseau de crowfunding à destination de l’entrepreneuriat féminin et fondatrice de son propre cabinet de courtage et conseil financier, BB-A Conseil. « La société et ses codes nous brident, explique-t-elle. Des hommes aimeraient rester à la maison et des femmes aimeraient faire de longues carrières, mais la société nous conditionne dès le plus jeune âge. Sur les 10 000 personnes qui se suicident par an, 75% sont des hommes. Une preuve que la société exerce une forte pression : l’homme est jugé sur sa réussite professionnelle, ce qui n’est pas le cas des femmes. »

Un entrepreneuriat féminin sectorisé

Cette pression sociale explique aussi qu’un couple sacrifiera plus facilement la carrière de la mère de famille que celle du père lorsqu’une difficulté se présente. Dans les zones défavorisées, souvent isolées, peu de femmes entreprennent. « On constate que les mères de famille habitant dans ces secteurs sont souvent discriminées, indique Séverine Le Loarne. Si les deux parents décident de travailler, le temps de trajet sera important et il faudra engager une nounou, payer la garderie après l’école etc… Les familles font alors souvent le choix de sacrifier la carrière de la mère pour qu’elle élève les enfants. » L’entrepreneuriat féminin est donc très sectorisé. Il y a trois fois moins de femmes entrepreneurs dans les zones urbaines sensibles (ZUS) que par rapport à la moyenne, selon le cahier de recherche du Crédoc (2015).

« Les femmes minimalisent leurs ambitions »

Ces préjugés sociaux continuent de faire défaut aux femmes entrepreneurs en matière de finances. Une étude menée par des chercheurs de l’université de Columbia et de la Wharton School of Business en Juillet 2017 a prouvé que les investisseurs étaient beaucoup plus méfiants envers une femme chef d’entreprise. Lors d’une demande de financement, le type de question posé aux hommes et aux femmes afin de déterminer la viabilité de l’entreprise a été évalué. Résultat : les entrepreneurs masculins sont plus interrogés sur le potentiel de croissance de leur projet, tandis que les femmes sont questionnées plus souvent sur les risques et les pertes potentielles de leur activité.

Ces évaluations ont eu un impact direct sur l’obtention de financements. Les personnes qui ont reçu le plus de questions sur la croissance de leur activité ont récolté une moyenne de 16,8 millions de dollars. Les dirigeants interrogés sur les risques encourus par leur société ont reçu environ 2,3 millions de dollars.

Pour Beryl Bès, ancienne chargée d’affaires dans une banque,  ce résultat est aussi dû à une auto-dévalorisation des femmes lorsqu’elles demandent un financement. « Les hommes affirment qu’ils vont réussir, que dans quelques temps ils conduiront leur société au sommet, tandis que les femmes minimalisent leurs ambitions. Ce comportement ne met pas en confiance l’investisseur. » De ce fait, « plus de 50% des femmes entrepreneurs commencent avec 4 000 € de capital » conclu-t-elle. « C’est très peu.»

« La transformation numérique ne pourra pas se faire sans 50% de l’humanité »

Même si les femmes entrepreneurs représentent seulement 36% des chefs d’entreprise français en 2016, leur évolution est constante : elles n’étaient que 32% en 2015.  La France se positionne même à la 6ème place du classement mondial de l’entrepreneuriat féminin, derrière le Royaume-Uni, la Suède, le Canada, l’Australie et les États-Unis qui caracolent en tête de classement. « La France est le 23ème pays des droits de la femme dans le monde. Nous ne sommes pas si mal lotis même si, il est vrai, le genre n’est pas neutre » juge Séverine Le Loarne. D’ailleurs Paris se classe 9ème dans le classement mondial des villes favorables à l’implantation des femmes entrepreneurs. New York étant en tête, suivie de San Francisco et de Londres. Pour Beryl Bès, c’est inévitable, la France devra faire des efforts si elle veut rester compétitive à l’international. «  Aujourd’hui un tsunami numérique nous envahit, nous avons plus besoin que jamais de mixité, de leviers de croissance et les femmes doivent être de la partie. La transformation numérique de notre société et de notre économie ne pourra pas se faire sans 50% de l’humanité. »

 

*Australie, Bangladesh, Brésil, Canada, Chili, Chine, France, Allemagne, Ghana, Inde, Jamaïque, Japon, Corée du Sud, Malaisie, Mexique, Nigéria, Panama, Pakistan, Pérou, Pologne, Russie, Afrique du Sud, Espagne, Suisse, Thaïlande, Tunisie, Turquie, Ouganda, Royaume-Uni et États-Unis.

**L’entrepreneuriat féminin dans les quartiers populaires, Credoc, cahier de recherche n°322, décembre 2015.

 

Article 2 : [Dossier 2/4] : La génération Y va-t-elle révolutionner l’entrepreneuriat féminin ?

Article 3 : [Dossier 3/4] Entrepreneuriat féminin : « Le congé maternité ? Je ne sais même pas ce que c’est »

 

 

Melissa Carles

 

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