Interview

Rémi Roux, co-fondateur et gérant de Ethiquable, à Fleurance (Gers)

Démontrer qu’utilité sociale peut rimer avec efficacité économique ? Un pari réussi pour la coopérative Ethiquable dont les produits alimentaires fleurissent aussi bien en grande distribution que dans les magasins bio. Son gérant, Rémi Roux, se dit d’ailleurs convaincu de l’avenir de l’entrepreneuriat social pour peu qu’il soit connu et expliqué.

Rémi Roux, co-fondateur et gérant de Ethiquable, à Fleurance (Gers)

En quelques années, Ethiquable est devenue une des références du commerce équitable en France. Comment en arrive-t-on là ?

Lorsque, en 2003, nous avons créé Ethiquable avec Stéphane Comar et Christophe Eberhart, nous avons apporté chacun 15 années d’expérience dans ce projet. Stéphane, comme financier, Christophe comme ingénieur agronome et moi dans les domaines du marketing et du commercial. Cette expérience et notre complémentarité sont deux des raisons de notre succès.
Au départ, nous avions commencé en démarchant magasin par magasin. Puis nous avons réussi à travailler avec une première centrale de la grande distribution. C’est la semaine du commerce équitable (devenue la Quinzaine du commerce équitable qui aura lieu cette année du 9 au 24 mai, NDLR) qui nous a permis d’avoir notre première opportunité au niveau national. Depuis, nous nous sommes sans cesse développés et en 2008, nous avons vendu 9 millions de produits alimentaires, du café aux céréales, en passant par les jus de fruits ou les chocolats.

Pourquoi avoir choisi le statut de coopérative ?

Dans notre cas, le choix de la coopérative avait plus de sens, sachant que nous travaillons avec de petits producteurs eux-mêmes réunis en coopératives. La Société coopérative de production (Scop) constitue un label supplémentaire, une garantie d’équité qui permet de ramener l’entreprise à son vrai rôle, avec des rapports humains qui passent avant les rapports financiers. Ethiquable appartient en effet majoritairement aux salariés, selon le principe qu’un homme = une voix, à partir de deux ans d’ancienneté dans l’entreprise. Aujourd’hui, sur les 74 salariés, 36 sont sociétaires. Ce sont d’ailleurs eux qui m’ont réélu gérant…
Autre différence : la répartition des bénéfices. Elle aussi est votée. Dans une coopérative, les bénéfices sont en effet répartis entre l’entreprise, les salariés et le capital. Par exemple, on doit reverser 25 % minimum en participation aux salariés. Chez nous, cette part est de 33 %, indexée sur les salaires. De plus, Ethiquable est agréée « entreprise solidaire » par l’Etat, certifiant notamment que les salaires pratiqués respectent un seuil de rémunération maximum. On s’est ainsi engagé à diminuer les écarts de salaires, avec un maximum de 3,2. Enfin, on consacre chaque année 10 % dans des projets permettant de soutenir l’agriculture des pays avec lesquels nous travaillons (Amérique latine, Afrique, Asie). Au Pérou par exemple, on a participé à hauteur de 15.000 euros pour aider une coopérative qui nous fournissait du café et du sucre à investir dans une unité de fabrication de confitures. On s’est également engagé sur le long terme, en leur achetant régulièrement un container de confitures.

D’après vous, l’entrepreneuriat social peut-il concerner toutes les entreprises ?

Ce que l’on ignore souvent, c’est que l’entrepreneuriat social représente 10 % de l’emploi en France, c’est-à-dire autant que le secteur de l’automobile, sauf que l’on n’a pas bénéficié d’un plan de 7,8 milliards d’euros…
Ce qui est sûr, c’est que l’on ne peut pas transformer une entreprise en Scop du jour au lendemain. L’entrepreneuriat social doit être expliqué car, globalement, personne ne le connaît.
D’après moi, il faudrait en priorité informer les patrons de PME qui envisagent de transmettre leur entreprise. Car même si aucun salarié n’a les capacités à diriger, rien n’empêche de recruter un directeur. Peut-être qu’ils revendront moins bien leur entreprise mais, au moins, leur travail sera pérennisé ! Je suis persuadé que cette solution peut intéresser au moins un chef d’entreprise sur deux. Le problème, c’est que leur expert-comptable ne leur en parle pas car il ne la connaît pas. C’est donc une question de mentalité à changer…

Vous travaillez avec la grande distribution. N’est-ce pas difficilement compatible avec votre conception sociale de l’entreprise ?

La question a effectivement été levée par des purs et durs du commerce équitable. Notre vision, c’est que si nous restons uniquement dans les magasins bio, le commerce équitable ne se développera pas. Quand on a créé Ethiquable, on a donc décidé de travailler avec la grande distribution. L’idée, c’était de pouvoir offrir le choix au plus grand nombre. Là où l’on a été vigilant, c’est sur les marges, sachant que dans la grande distribution, 20 % de marges environ sont nécessaires pour payer les coûts, les enseignes faisant plutôt leur bénéfice avec les niches, notamment le bio. Pour prévenir cela, nous avons dès le début précisé deux choses dans nos conditions générales de vente : d’une part l’absence de marges arrière et d’autre part une marge limitée. Le taux généralement pratiqués sur nos produits est de 25 %, ce qui laisse aux enseignes de la grande distribution environ 1 à 2 % de bénéfice.
La méthode a fonctionné car non seulement elles y gagnent en termes d’image, mais elles ont besoin des produits du commerce équitable. Or, on est peu nombreux à les faire. Enfin, les produits se vendent bien parce qu’ils ne sont pas trop chers.
L’idée, c’est de changer les choses de l’intérieur, en douceur et sur le long terme. Plutôt que de casser les McDo, on est partisan de la solution adoptée en Suisse où la chaîne de restauration rapide propose du café issu du commerce équitable.

Quels sont vos ambitions pour Ethiquable ?

Maintenant que nous sommes devenus un acteur de poids du commerce équitable en France, nous voulons le rester. Aujourd’hui, nous avons 1 à 3 mètres de linéaires dans les grandes surfaces. Notre objectif est d’atteindre les 50 mètres. Pour ce faire, nous voulons continuer de tirer la qualité vers le haut et les prix vers le bas pour toucher une population de plus en plus large.
Pour autant, nous ne souhaitons pas devenir une multinationale ! C’est pourquoi nous ne nous développons pas à l’étranger sous la forme de filiales mais en aidant à créer de nouvelles Scop, comme en Espagne et bientôt en Belgique.

Propos recueillis par Nelly Lambert
Rédaction de NetPME

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